27 janvier 2026 Informations
Vers un nouveau monde : Quand la Géopolitique rencontre l’Anthropocène
Cet article a été rédigé pour offrir une synthèse des enjeux climatiques et géopolitiques contemporains des livres de Telmo Pievani et Mauro Varotto (Le tour du monde de l’Anthropocène) et du livre de Marc-Antoine Eyl-Mazzega (Géopolitique du carbone).
Le constat est sans appel : le changement climatique n’est plus une simple prévision scientifique, c’est une force tectonique qui redessine nos frontières, nos économies et notre avenir biologique. À travers les deux livres, nous découvrons que l’humanité est entrée dans une ère de transformations radicales où la maîtrise du carbone devient le nouveau nerf de la guerre.
La cartographie du futur : Une Terre méconnaissable
Pour comprendre l’urgence, il faut d’abord visualiser l’ampleur du défi. Dans son atlas spéculatif, Telmo Pievani nous projette dans un monde où le réchauffement global aurait atteint +4°C ou +5°C. Ce n’est plus la Terre que nous connaissons.
La montée du niveau des océans (jusqu’à 65 mètres dans le scénario de la fonte totale des glaces) redessine les côtes de manière brutale. Les Pays-Bas, Venise, New York ou le Bangladesh disparaissent sous les eaux. La plaine du Pô devient un golfe, et la Floride s’efface de la carte. Cette « géographie de l’Anthropocène » nous rappelle que l’humanité est devenue une force géologique capable de modifier les cycles naturels plus rapidement que la Terre elle-même.
Mais au-delà de la géographie physique, c’est une géographie humaine qui se dessine : celle des migrations massives vers les pôles, les seules zones encore tempérées, posant des défis de souveraineté et de survie sans précédent.
La France sous les eaux en 2872

Le carbone : Nouvel instrument de puissance
Face à cette menace existentielle, le carbone est devenu l’unité de mesure universelle de la puissance. Comme l’expliquent Eyl-Mazzega et Gherasim, nous sommes sortis de l’ère de la « coopération climatique innocente » pour entrer dans celle de la compétition géoéconomique.
Le carbone n’est plus seulement un gaz à effet de serre ; c’est une arme. La Chine a pris une avance stratégique en dominant les chaînes de valeur des technologies bas-carbone (batteries, minerais critiques), tandis que les États-Unis ripostent par des plans de subventions massifs (IRA) pour relocaliser l’industrie verte. L’Europe, de son côté, tente d’exister par la norme, cherchant à transformer son ambition écologique en un levier de souveraineté économique.
La révolution des standards : La guerre des normes
L’un des apports majeurs de la réflexion actuelle concerne le rôle des acteurs non étatiques (entreprises, banques, ONG) qui imposent un nouvel ordre mondial à travers des outils techniques souvent méconnus du grand public.
Le pilotage par la donnée
La transition repose désormais sur des concepts comptables et scientifiques rigoureux, en voici quelques-uns :
- L’Analyse du Cycle de Vie (ACV) : On ne juge plus un produit seulement sur son usage, mais aussi sur son impact global « du berceau à la tombe ». Une voiture électrique n’est « propre » que si sa fabrication et le recyclage de sa batterie le sont. C’est une méthode scientifique normalisée (ISO 14040 & 14044) qui sert à quantifier les impacts environnementaux d’un produit, service ou système, sur l’ensemble de son cycle de vie.
- Le SBTi (Science Based Targets Initiative) : Cette référence mondiale est devenu plus influent que bien des lois nationales. C’est un cadre scientifique et méthodologique qui aide les entreprises à définir des objectifs de réduction d’émissions de GES alignés avec la science du climat, en particulier les scénarios 1,5 °C du GIEC. Il s’appuie sur les budgets carbone du GIEC, les scénarios de décarbonation sectoriels, les métriques climat (PRG 100, scopes, etc.).
- Le Budget Carbone : C’est sans doute le concept le plus crucial. La science a établi une relation quasi linéaire entre l’accumulation de CO2 dans l’atmosphère et la hausse des températures. Pour ne pas dépasser +1,5°C, l’humanité ne peut émettre qu’une quantité totale finie de CO2. C’est comme une baignoire qui se remplit. Peu importe si vous baissez le débit du robinet, si vous ne le fermez pas avant que l’eau atteigne le bord, ça déborde.
- les Gaz à Effet de Serre (GES) : Ce sont des molécules composées d’au moins trois atomes (comme le H2O ou le CO2) ou de deux atomes différents. Leur structure leur permet de vibrer et d’emprisonner l’énergie thermique. Bien que la vapeur d’eau soit le premier gaz à effet de serre en quantité (60% de l’effet de serre naturel global), elle ne reste que quelques jours dans l’air (9 à 10 jours). Elle est un amplificateur du réchauffement, mais pas sa cause initiale. Le CO2 est le « pilote » du changement climatique car il est émis en quantités massives par l’activité humaine, il s’accumule pendant des siècles et c’est lui qui dérègle l’équilibre naturel que l’on essaie de stabiliser avec des outils comme le SBTi.
- Les Limites Planétaires : Théorisé par le Stockholm Resilience Centre, ce concept va au-delà du simple climat. Il identifie 9 seuils biologiques et physiques à ne pas dépasser pour que l’humanité puisse vivre dans un écosystème stable. Le changement climatique n’est qu’une des limites.
- Les Points de Bascule : Ce sont des seuils critiques où un petit changement supplémentaire peut entraîner un changement majeur et irréversible dans le système climatique. Une fois le point de bascule franchi, le processus s’auto-entretient même si l’homme arrête d’émettre du CO2. Exemple: La fonte totale du permafrost (qui libérerait du méthane).
- Le PRG (Pouvoir de Réchauffement Global) : Il mesure l’impact d’un gaz à effet de serre sur le réchauffement climatique, comparé au CO2, sur une période de temps donnée. CO2 = PRG 1 par convention. Les autres gaz sont comparés à lui. Le PRG est basé sur le forçage radiatif : Capacité du gaz à piéger la chaleur + Durée de vie dans l’atmosphère. Il permet de comparer et additionner différents GES. Base du bilan carbone, des ACV, du SBTi.
L’arsenal réglementaire européen
L’Union Européenne mise sur la transparence pour orienter les capitaux. La CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) impose aux entreprises un reporting extra-financier d’une précision chirurgicale. Le pivot de cette révolution est la double matérialité : une entreprise doit non seulement évaluer comment le climat menace ses profits (vision financière), mais aussi comment ses activités nuisent à la planète (vision d’impact). C’est ce standard que l’Europe tente d’exporter pour contrer une vision plus libérale et moins exigeante venue d’outre-Atlantique.
La Double Matérialité répond à la question « Quel est l’impact négatif ou positif de l’entreprise sur son environnement et sur la société ? » Par exemple : La pollution des eaux par une usine, les émissions de CO2 (lien avec le SBTi), ou le respect des droits de l’homme chez les fournisseurs.
La finance verte et la valeur de l’entreprise
Le marché a intégré la donne climatique. Aujourd’hui, la valeur donnée d’une entreprise n’est plus seulement corrélée à ses dividendes, mais à sa capacité de résilience face au risque carbone. Les investisseurs utilisent la Taxonomie européenne comme une boussole pour distinguer les projets réellement durables du simple « greenwashing ».
Dans ce contexte, la RSE (Responsabilité Sociétale des Entreprises) n’est plus une simple démarche de communication, mais une stratégie de survie. Les entreprises qui échouent à décarboner leur empreinte se voient privées d’accès aux capitaux ou font face à des litiges climatiques portés par des ONG de plus en plus puissantes devant les tribunaux.
Conclusion : Un choix de civilisation
La lecture croisée de Pievani et d’Eyl-Mazzega révèle une tension fondamentale. D’un côté, l’Anthropocène nous montre l’irréversibilité de la crise biologique et géographique. De l’autre, la géopolitique du carbone nous offre les outils — financiers, normatifs et technologiques — pour tenter de piloter cette transition.
Le défi n’est plus seulement technique, il est politique : saurons-nous concilier la protection de la planète avec la survie industrielle et la justice sociale ? Le futur ne sera pas seulement déterminé par nos émissions de CO2, mais par notre capacité à imposer des standards mondiaux qui placent la durabilité au-dessus de la simple croissance à court terme.
La Floride sous les eaux en 2872
